Éditorial : La mémoire assiégée ? (Frédéric Crahay, Directeur de la rédaction)
Chroniques
- Exposition : Chaïm Kaliski au mahJ à Paris. Dessiner l’histoire de la Shoah pour ne pas l'oublier (Sarah Timperman)
Installé dans le cadre prestigieux de l’hôtel de Saint-Aignan, au cœur du Marais, le musée d’art et d’histoire du Judaïsme (mahJ) expose l’histoire et le patrimoine des communautés juives de l’Antiquité à nos jours. C'est dans cet écrin qu'est présentée la toute première exposition en France consacrée à Chaïm-Charles Kaliski (1929-2015), artiste belge d'art brut dont l’œuvre a été façonnée par le traumatisme de la Shoah.
- Film : Professeur Mamlock (1938). Un film pionnier sur l’antisémitisme nazi (Yannik van Praag)
Professeur Mamlock est un film soviétique largement oublié aujourd’hui, mais intéressant à plus d’un titre : le contexte politique de sa production, l’itinéraire de ses auteurs et interprètes, ses qualités intrinsèques, mais surtout parce qu’il est l’un des premiers films à dénoncer ouvertement les persécutions antisémites du régime nazi.
- Film : La Disparition de Josef Mengele. Le grand tour de passe-passe de l’« Ange de la mort » de la médecine (Brecht Capiau)
Mengele. Le nom rappelle à lui seul les effroyables expériences menées dans le camp de concentration d’Auschwitz sur des patients qui n’avaient pourtant rien demandé. Dans la culture populaire d’après-guerre, le célèbre médecin nazi devint l’objet de dérision préféré de nombreux écrivains, cinéastes et bédéistes désireux d’intégrer un « scientifique fou » à leurs histoires. Dans l’imaginaire populaire, l’homme fut ainsi transformé en caricature avant d’être diabolisé. De nombreux nazis connurent un sort similaire après la Seconde Guerre mondiale. Mais qui était réellement le Hauptsturmführer Josef Mengele ? La Disparition de Josef Mengele de Kirill Serebrennikov, une adaptation du livre du même titre signé Olivier Guez, ne lève qu’un coin du voile, flirtant avec, d’une part, l’étude de personnage et, d’autre part, la nazisploitation.
- Livre : Soulager et transmettre par le dessin les traumas d’une enfance saccagée par la Shoah. Une lecture du livre de Barbara Yelin : Emmie Arbel. La couleur du souvenir (Agnès Graceffa)
Qui est Emmie Arbel ? Une rescapée des camps, une orpheline, une enfant abusée… mais aussi une femme indépendante et déterminée – « une rebelle » comme elle se définit elle-même –, pétrie de courage et d’humour, une sœur, une mère et grand-mère attentive. Survivante de polytraumatismes, Emmie Arbel est une femme de volonté et de résilience. L’autrice et dessinatrice allemande Barbara Yelin nous dévoile la vie de cette inconnue dans un roman graphique exigeant et ambitieux, terrifiant et sans compromis.
- Graphic novel : But I Live: Three Stories of Child Survivors of the Holocaust (Fabian Van Samang)
In 2019, Charlotte Schallié, Professor of Germanic and Slavic Studies at the University of Victoria, brought together three graphic artists to evoke, through visual art and each in their own style, the life stories of four child Holocaust survivors. The circumstances were far from favourable: shortly after the project began, COVID-19 broke out, and international travel restrictions considerably hampered personal contact with the witnesses. The editor and the artists persevered. The result of their efforts is the visually stunning and emotionally gripping graphic novel But I Live: Three Stories of Child Survivors of the Holocaust.
Mots de Mémoire : Philippe Lacoue-Labarthe et Luc Nancy,
Le Mythe nazi (Agnès Graceffa)
Portfolio : L’Escuela de Mecánica de la Armada (ESMA) : du centre de torture clandestin au lieu de mémoire avoué (Frédéric Crahay)
Au cœur de Buenos Aires se dresse un bâtiment dont l'histoire résume à elle seule les blessures les plus profondes de l'Argentine contemporaine. L'Escuela de Mecánica de la Armada, plus connue sous son acronyme ESMA, était à l'origine une école de formation de la marine de guerre argentine. Rien, dans sa vocation initiale, ne laissait présager qu'elle deviendrait le symbole de l'une des périodes les plus sombres du continent sud-américain.
Grand Entretien : Charlotte Schallié (entretien mené par Nathalie Peeters)
Pour enseigner la Shoah, les génocides et les crimes de masse aux jeunes générations, on ne peut plus se limiter à une accumulation de données factuelles ; il est primordial d’humaniser l’Histoire et de la rendre plus vivante afin de les sensibiliser davantage. Dans cette perspective, le roman graphique, plus attractif qu'un livre d'histoire volumineux, peut se révéler un outil pédagogique important.
Charlotte Schallié, professeure d’études germaniques et codirectrice du projet de recherche financé par le Conseil de recherches en sciences humaines (CRSH) du Canada, intitulé
Survivor-Centred Visual Narratives (
visualnarratives.org), a bien saisi l’importance de la forme narrative hybride qu’est le roman graphique et a accepté de répondre à nos questions.
Dossier : L’Archéologie de la Shoah 1986-2026
En 1986 commencèrent des fouilles archéologiques sur le site de l'ancien centre de mise à mort de Kulmhof, aux abords du village de Chełmno nad Nerem, en Pologne. Depuis, des prospections ont été menées sur d'autres sites de l’extermination nazie. Elles ont permis de mettre au jour de nombreux vestiges matériels qui ont considérablement enrichi les connaissances historiques et contribué au développement de l’archéologie de la Shoah comme un champ de recherche scientifique à part entière. Quel bilan peut-on tirer de ces quarante années de découvertes ?
- Présentation (Frédéric Crahay)
- 40 ans d'archéologie sur les sites de persécutions et de crimes nazis : approches anciennes et nouvelles (Claudia Theune)
Cet article propose une synthèse magistrale de quatre décennies de recherche, depuis les premières fouilles de Kulmhof et de Berlin jusqu'aux campagnes les plus récentes menées en Pologne, en Allemagne et ailleurs en Europe. En retraçant l'émergence progressive d'un véritable champ disciplinaire – de l'élargissement des sites étudiés, des principaux camps de concentration jusqu'à leurs innombrables camps annexes, à la diversification des méthodes, invasives et non invasives, en passant par l'affinement des questionnements éthiques –, l’autrice offre au lecteur une cartographie indispensable de l'état de la recherche.
- Les fouilles archéologiques menées sur le site du musée de Chełmno-nad-Nerem (Agnieszka Nieradko)
Ce texte s’intéresse au musée de Chełmno-nad-Nerem, et retrace, à partir du travail archéologique minutieusement mené par feu la Dr Łucja Pawlicka-Nowak, l'histoire des campagnes de fouilles effectuées par intermittence entre 1986 et 2005 sur le terrain du camp forestier de Rzuchów et sur le domaine du château. L'intérêt de cette contribution tient autant à la richesse des données présentées – localisation des fosses communes, des crématoires, des fosses à déchets où furent retrouvés les effets personnels des victimes – qu'au travail de reconstitution qu'elle opère : faute d'une documentation toujours complète, l'autrice reconstruit une base de données spatiale à partir des publications disponibles et de photographies aériennes, redonnant ainsi une cohérence scientifique à des décennies de recherches menées dans des conditions souvent précaires.
- Finding memory – scientific archaeological research of the Warsaw Ghetto 2021–2022 (Jacek Konik)
- Les victimes de la Shoah, la loi juive et l’éthique des investigations archéologiques (Caroline Sturdy Colls et Kevin Colls)
Cet article interroge frontalement les tensions entre pratique archéologique et loi juive. Les auteurs y exposent la méthode non invasive qu'ils ont développée depuis 2007 et appliquée avec succès à Treblinka et à d'autres sites de la Shoah, afin de localiser les fosses communes sans recourir à des fouilles susceptibles de violer la Halakha, la loi religieuse qui interdit en principe toute profanation des sépultures juives. Loin de proposer une solution technique univoque, cette contribution assume la complexité des situations rencontrées – désaccords entre familles et autorités rabbiniques, limites intrinsèques des méthodes non invasives, risques de pillage une fois les tombes localisées, controverses politiques autour du nombre des victimes – et invite à penser l'archéologie de la Shoah comme une pratique nécessairement négociée entre exigence scientifique, respect religieux et responsabilité mémorielle.
Varia
-
Asia Turgel (Muriel Chochois)
Asia Turgel est née en 1922 à Vilnius. Elle et sa famille sont contraintes de quitter leur logement pour aller s’installer dans le ghetto. Le 23 septembre 1943, le ghetto est liquidé. Les hommes et les femmes sont séparés. Asia ne reverra plus jamais les siens. Le train l’emmène au camp de Riga-Kaiserwald (Lettonie), d’où elle sera ensuite transférée au camp de Stutthof (Pologne), puis au camp de Polte-Magdebourg (Allemagne). Échappant à l’exécution en s’enfuyant, avec d’autres prisonnières, du ravin où elles avaient été conduites, elle arrive à Paris, en juillet 1945. En 2009, Asia rencontre l’historienne Muriel Chochois. Huit années de patientes rencontres ont donné lieu à la publication dans la revue Tsafon d’un ouvrage : Asia Turgel : Une vie, une voix. Vivre et survivre, de Wilno (Vilnius) à Paris, de 1922 à aujourd’hui.
Site mémoriel : La deuxième chambre à gaz provisoire du camp de concentration d’Auschwitz-Birkenau (Bunker II / Bunker V) (Andreas Kilian)
En avril 1941, la population de Birkenau fut relocalisée sur ordre de l’occupant allemand, libérant environ 500 bâtiments qui furent presque tous rasés. Seules six bâtisses furent épargnées en vue d’une réaffectation spéciale. Après une inspection du site par le commandant de camp Rudolf Höß et le chef du « département juif » de l’Office central de la sécurité du Reich (RSHA) Adolf Eichmann en mars 1942, les Allemands décidèrent de convertir en chambre à gaz temporaire (« Bunker ») ce qui n’était, un an plus tôt, qu’une simple ferme isolée.
Librairie
À lire